Elle regarda la noyée dans le miroir. Pourquoi tu te fais du souci, dit-elle à la fille dans la glace, tu t'en es sortie ce jour-là, tu aurais dû mourir, mais une main est venue te cueillir sur cette vague et t'a déposée sur le rivage : alors n'aie pas peur, n'aie plus jamais peur, tu n'es pas seule, Joséphine, tu n'es pas seule.
Elle eut soudain cette certitude : elle n'était pas seule.
Tu survivras à ce regard de Luca, tu survivras comme tu as survécu au regard de ta mère qui t'a abandonnée, sans se retourner.
Elle se sécha le visage avec une serviette, remit de l'ordre dans sa coiffure, de la poudre sur son nez.
Une petite fille l'attendait dans le hall de l'hôtel. Sa petite fille à elle, son amour. La vie avait continué après, la vie continue toujours. Elle te donne des raisons de pleurer et des raisons de rire. C'est la vie, Joséphine, fais-lui confiance. C'est une personne, la vie, une personne qu'il faut prendre comme partenaire. Entrer dans sa valse, dans ses tourbillons, parfois elle te fait boire la tasse et tu crois que tu vas mourir et puis elle t'attrape par les cheveux et te dépose plus loin. Parfois elle t'écrase les pieds, parfois elle te fait valser. Il faut entrer dans la vie comme on entre dans une danse. Ne pas arrêter le mouvement en pleurant sur soi, en accusant les autres, en buvant, en prenant des petites pilules pour amortir le choc. Valser, valser, valser. Franchir les épreuves qu'elle t'envoie pour te rendre plus forte, plus déterminée. Après cette baignade dans les Landes, elle avait travaillé comme une acharnée, s'était immergée dans ses études, avait construit sa vie. Une autre vague avait emporté Antoine mais elle avait survécu. Il y aurait d'autres vagues encore, mais elle savait qu'elle aurait la force de les passer et que toujours, toujours elle serait repêchée. C'est ça la vie, se dit-elle avec certitude en se regardant dans la glace. Des vagues et des vagues.
Elle regarda la fille dans la glace. Elle souriait, tranquille, apaisée. Elle respira un bon coup et retourna chercher Hortense.
Ma fille qui ne respecte ni l'amour, ni la tendresse, ni la générosité, ma fille qui aborde la vie un couteau entre les dents me fait un cadeau que personne ne m'a jamais fait. Elle me regard, elle me soupèse et elle me dis vas-y, reprends ton nom, écris, tu peux le faire ! Tiens-toi droite et fonce ! Si ça se trouve, bégaya Joséphine, elle m'aime, elle m'aime à sa façon mais elle m'aime...
Elle ne sait pas, vous savez, elle est si jeune, elle n'a pas encore touché la vie. Elle croit tout savoir, elle juge, elle me juge... C'est de son âge, c'est normal. Elle aurait préféré avoir Iris comme mère ! Mais qu'est-ce qu'elle a de plus que moi, Iris ? Elle est belle, elle est très belle, la vie lui est facile... C'est cette petite différence-là qu'elle voit, ma fille. Et elle ne voit que ça ! Ce petit plus qui est si injuste, qu'on reçoit à la naissance, on ne sait pas pourquoi, et qui facilite toute une vie ! Mais la tendresse, l'amour que je lui porte depuis qu'elle est née... Elle le voit pas. Pourtant elle en est pétrie ! Cet amour que je lui donne depuis qu'elle est toute petite, cet amour qui me faisait me relever la nuit quand elle faisait un mauvais rêve, qui me nouait le ventre quand elle rentrait triste de l'école, qu'on lui avait mal parlé, qu'on l'avait mal regardée ! Je voulais prendre toutes ces souffrances pour qu'elle n'ait pas de peine, qu'elle aille de l'avant, insouciante et légère... J'aurais donné ma vie pour elle. Je le faisais avec maladresse, mais c'est parce que je l'aimais. On est toujours maladroit avec les gens qu'on aime. On les écrase, on les encombre avec notre amour... On ne sais pas y faire. Elle croit que l'argent peut tout, que l'argent donne tout, mais ce n'est pas l'argent qui faisait que j'étais là quand elle rentrait de l'école, tous les jours, que je préparais son goûter, que je préparais son dîner, que je préparais ses affaires pour le lendemain pour qu'elle soit la plus belle, que je me privais de tout pour qu'elle ait ses belles tenues, de beaux livres, de belles chaussures, un bon steak dans son assiette... que je m'effaçais pour lui laisser tout le place. Ce n'est pas l'argent qui donne ces attentions-là. C'est l'amour. L'amour qu'on verse sur un enfant et qui lui donne sa force. L'amour qu'on ne compte pas, qu'on ne mesure pas, qui ne s'incarne pas dans des chiffres... Mais elle ne le sait pas. Elle est trop petite encore. Elle le comprendra un jour... Faites qu'elle le comprenne et que je la retrouve, que je retrouve ma petite fille ! Je l'aime tant, je donnerais tous les livres du monde, tous les hommes du monde, tout l'argent du monde pour qu'elle me dise un jour « maman, je t'aime, tu es ma petite maman chérie »... Je vous en supplie, les étoiles, faites qu'elle comprenne mon amour pour elle, qu'elle ne le méprise plus. Ce n'est pas dur pour vous de faire ça. Vous voyez bien tout l'amour que j'ai dans le c½ur, alors pourquoi elle le voit pas, elle ? Pourquoi ?
Elle laissa tomber sa tête entre ses mains et resta là, penchée sur le balcon, priant de toutes ses forces pour que les étoiles l'entendent, pour que la petite étoile au bout de la grande casserole se mette à scintiller.
